Les premières phrases que nous avons échangés, les premiers mots, étaient déjà si différents. Moi, assise, dos au mur, acculée par ma timidité et mon attachement trop fort à une personne à la fois, m'empêchant d'élargir le nombre de mes amitiés, autrement que par le biais de cette personne. Elle, debout, remarquant seulement mon existence dans cette cour de récréation, sortie d'une dispute comme on en a enfant, à base de « je ne t'aime plus » et « tu n'es plus ma meilleure amie. » Scène gravée dans ma mémoire, peut-être même l'un de mes premiers « vrais » souvenirs, ceux qui ne soient pas un rappel, une impression, ou une habitude.
« Tu est toute seule ? » « Oui. » « Tu veux être ma meilleure amie ? » « Oui. »
Que nous étions naïves en CE2. Que le monde est simple en primaire. Que les sentiments sont faciles à créer, à exprimer. Nous n'avions pas grand-chose en commun, pas seulement physiquement. Petite blonde et grande brunette. Caractères presque opposés parfois. Nous ne nous étions jamais réellement fréquentées avant, et pourtant, tout allait bien, magnifiquement bien. Nous étions meilleures amies. Nous allions l'une chez l'autre. Tellement de souvenirs me ramènent là-bas, au bout de cette allée, face aux champs, dans la toute petite chambre, le grand lit bateau, le grenier-mezzanine, le jardin, la pièce où il fallait faire attention au parquet. Nous passions notre temps ensemble. Jeux de billes, courses-poursuites, jeux d'imagination. Nous n'étions pas dans les mêmes classes, certes, mais nous étions meilleures amies, point.
Comment ai-je pu être autant naïve ? Une amitié aussi magique, qui démarre de manière aussi improbable, qui réunit des personnes aussi différentes, ne peut pas durer. Ou alors, avec des efforts, des deux côtés. Dès le collège, les différences ont été notables. J'ai eu l'impression de retrouver des moments de complicité, comme ce concert de Nada Surf, mais j'ai appris depuis n'avoir même pas été le deuxième choix. Une roue de secours, en quelque sorte. Nous devenions étrangères.
J'étais trop attachée à elle pour le reconnaître. Attachée comme à nulle autre, d'une manière spécifique. Je voulais croire qu'entre nous, c'était quelque chose de spécial, spécial comme la place qu'elle avait dans mon cercle d'amis. Je voulais croire qu'on pouvait rester amies, qu'on garderait un vrai contact. Je n'ai peut-être pas suffisamment fait d'efforts. Elle n'en a peut-être pas fait tellement non plus. Immanquablement, nous nous sommes éloignées, nous avons fait d'autres rencontres.
Je l'ai vue changer. L'inverse doit sûrement être vrai. Je l'ai vue devenir de plus en plus discrète, distante, dans la lune. Souriante, affectueuse, mais ailleurs. Je pensais juste que c'était son caractère, qu'elle était aussi comme ça avec beaucoup d'autres. Déménagement, nouvelle organisation pour elle, silence de ma part. J'étais en marge du processus, depuis longtemps, je ne pouvais plus m'imposer. Puis nouveau copain, et nouvelle consommation, mon inquiétude sûrement exagérée, tue, jamais révélée, parce qu'elle ne semblait pas vouloir en parler. Qu'elle n'en parlait pas à moi. Ses amies, différentes de celles que je rencontrais, avec qui j'ai vite voulu prendre contact, peut-être en partie pour rester dans son champ de vision.
Je me suis aveuglée, je me suis attachée, au point de ne pas comprendre ce manque de nouvelles. Je ne me rappelle plus des mails que j'ai envoyé, trop vieux. Je ne me rappelle pas d'avoir été méchante dedans et si oui, je m'en excuse. Je me rappelle cependant des lettres, prudentes, pleines d'espoirs et d'envie d'avoir des nouvelles, n'allant pas au fond de mes problèmes pourtant. Son coups de fil ensuite, qui m'avait tellement fait plaisir, qui m'avait redonné brièvement le sourire, à un moment où non, ça n'allait pas du tout.
Hyprocrisie.
J'avais bien trop d'espoirs. Un message envoyé avant les vacances de Pâques. J'avais envie de la voir cette fois, de voir comment elle allait, évoluait, en face. De retourner peut-être à un « Golden Age » de notre amitié de primaire si forte. Pas de réponde. Même pas un « je n'ai pas le temps » que j'aurais compris. Rien. Et vendredi, je me suis sentie transparente. Vraiment. Encore une fois. Transparente comme je l'ai été si longtemps pendant ma scolarité, comme je l'ai été au début de l'année. Mais surtout, ridicule. J'avais l'impression que l'on se foutait de moi, clairement. Pourquoi ? Parce qu'elle voyait une amie que l'on a commun, une fille absolument géniale. Elle avait le temps et une réponse pour elle, même si Justine a du galérer pour. Mais pas moi. Je n'en valais pas la peine ? L'on se foutait peut-être complètement de mes efforts, de ce que je pouvais penser ?
D'où ce message, sec, assassin. Mesquin presque. Un défouloir, un coup de colère. Le genre de coup d'éclat que l'on lance pour avoir une réaction. Et quelle réaction. Depuis la sixième, apparemment, elle ne me considère plus comme une amie. Elle ne sait pas quoi faire de mes tentatives, de mes espoirs, de mes impressions de proximité. Une simple connaissance, alors que le contraire avait toujours été dit, le lien toujours conservé même de manière lâche. Et surtout, une déclaration qui entre en contradiction incroyable avec ce coup de fil, après mes deux lettres. Cela aurait été le bon moment pour me dire la vérité, mais non, hypocrisie, hypocrisie. « On s'est éloignées au collège et à partie de ce moment-là on n'a pas passé un moment ensemble. On se connait trop peu ou trop bien pour s'engueuler à distance ou même se rapprocher. » « Voilà, je pense qu'il y a un truc qui cloche depuis longtemps donc soit on fait l'effort, soit on abandonne. Moi j'ai des réticences. »
Je veux bien faire des efforts. Je le ferais, je me connais. Je suis trop attachée. En effet, je la connais trop pour renoncer, et pas assez pour que cela seul soit efficace. Nous avons tellement changé. Je ne sais pas trop quoi faire. Mais si elle ne répond pas, c'est qu'elle ne veut pas. Que notre amitié n'en vaut pas la peine. Que je n'en vaux pas la peine. Que je dois faire le deuil de notre amitié, ou plutôt de ce souvenir auquel je m'étais accrochée.
Je suis plus déçue que triste. Déçue que cela se termine comme cela, par messages interposés. Déçue qu'elle n'ai pas su me dire en sept ans que notre amitié était bancale, qu'elle n'avait pas envie de faire des efforts. Déçus que je doive être méchante pour la faire réagir. Déçue qu'elle m'ait recontacté après mes lettres, qu'elle m'ait refait espérer, alors qu'elle pensait déjà que ça n'en valait pas la peine. Déçue que cette amitié si spéciale n'ait pas survécu à l'adolescence et aux changements. Déçue de toute cette hypocrisie. Déçue pour ma naïveté, aussi, mon incapacité à lâcher prise, à ouvrir les yeux par moi-même, à voir qu'elle se foutait de moi.
Roxane, je voudrais bien faire des efforts. Au nom de ce qu'on a été. Mais tu ne m'en donne pas la motivation, tu ne me réponds pas, tu t'enfermes dans ton hypocrisie. Tu n'oses pas casser le lien. C'est toi qui doit avoir le plus de problèmes, j'espère sincèrement qu'ils vont s'arranger. C'est toi qui risque d'y perdre le plus, j'aurais été capable de tant de choses pour toi. En tous cas, moi, j'abandonne. Je baisse les bras. Je te laisse sortir de ma vie, toi qui semble en avoir tellement envie. Fait comme tu veux, mais moi, je ne ferais plus d'efforts. J'espère vraiment que ta vie sera agréable, qu'on se reverra qui sais. Mais je te laisserais tranquille, je ne donnerais plus de nouvelles, je disparaitrais de ta vie. En espérant que les souvenirs de nos trois vraies années d'amitié effacent sept ans de mensonges et une fin aussi risible et pitoyable. Tu as été importante pour moi. Peut-être comme personne. Tu m'as parfois fait souffrir, inquiété, mais tu as avant tout été si importante. C'est vraiment dommage que cela se termine ainsi...
The End ?